Au début, il n’a pas de nom. Il vit dans la forêt, au rythme immuable des saisons. Il chasse, il pêche dans les rivières glacées. Sa vie est instinct, silence et liberté. Puis la guerre surgit. Elle s’impose à lui par la violence des sensations : l’odeur âcre, les déflagrations, les éclats du feu qui déchirent le ciel. Et puis, la blessure. Le néant.
Au cœur de ce fracas, une main se tend. Sergiy. Un soldat qui soigne, qui nourrit, qui initie aux échecs. Qui apaise par la musique.
Et qui parle. Alors l’ours reçoit un nom : Lubochka. Tandis que le langage donne forme au monde et réunit les êtres. L’amitié improbable s’écrit.
Mais la guerre ne s’arrête pas. Sergiy doit repartir au front. Dans un geste de protection, Lubochka profite du sommeil de son ami pour lui emprunter armes et uniforme. C’est lui qui partira.
« Il est propre aux hommes l'art de nommer les choses, d'ajouter de la beauté à la beauté ».
Moi, Lubochka est un album d’une grande délicatesse, dans lequel Gilles Baum interroge l’impact de la guerre sur tous — hommes, animaux, nature. Il y évoque avec subtilité la peur universelle, l’altérité, le langage, l’identité et l’amitié. Dans un monde que la guerre réduit à la violence et au bruit, il rappelle subtilement que les mots - les dire, les écrire, les écouter, les lire - sont autant de formes de résistance : une manière de préserver l’humanité et son unité.
Les illustrations d’Amandine Piu accompagnent ce récit avec une remarquable finesse. Lubochka y apparaît d’une douceur bouleversante ; son regard triste et ses mimiques en disent long.
Le choix de la palette est particulièrement éloquent : le kaki, le gris et le bleu profond installent la forêt dans la gravité du conflit. Le rouge et l’orange embrasent les pages : d’abord incendie des combats et finalement, lumière fragile, mais promesse d’un renouveau possible.
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